Lettre VII

De Cécile Volanges à Sophie Carnay aux Ursulines de…

Du 7 août 17**.
Si je ne t’ai rien dit de mon mariage, c’est que je ne suis pas plus instruite que le premier jour. Je m’accoutume à n’y plus penser, & je me trouve assez bien de mon genre de vie. J’étudie beaucoup mon chant & ma harpe ; il me semble que je les aime mieux depuis que je n’ai plus de maîtres : ou plutôt c’est que j’en ai un meilleur. M. le chevalier Danceny, ce monsieur dont je t’ai parlé, & avec qui j’ai chanté chez Mme de Merteuil, a la complaisance de venir ici tous les jours, & de chanter avec moi des heures entières. Il est extrêmement aimable. Il chante comme un ange, & compose de très jolis airs dont il fait aussi les paroles. C’est bien dommage qu’il soit chevalier de Malte ! Il me semble que s’il se mariait, sa femme serait bien heureuse… Il a une douceur charmante. Il n’a jamais l’air de faire un compliment, & pourtant tout ce qu’il dit flatte. Il me reprend sans cesse, tant sur la musique que sur autre chose : mais il mêle à ses critiques tant d’intérêt & de gaieté, qu’il est impossible de ne pas lui en savoir gré. Seulement quand il vous regarde, il a l’air de vous dire quelque chose d’obligeant. Il joint à tout cela d’être très complaisant. Par exemple, hier, il était prié d’un grand concert ; il a préféré de rester toute la soirée chez maman. Cela m’a bien fait plaisir ; car, quand il n’y est pas, personne ne me parle, & je m’ennuie : au lieu que quand il y est, nous chantons & nous causons ensemble. Il a toujours quelque chose à me dire. Lui & Mme de Merteuil sont les deux seules personnes que je trouve aimables. Mais adieu, ma chère amie ; j’ai promis que je saurais pour aujourd’hui une ariette de harpe dont l’accompagnement est très difficile, & je ne veux pas manquer de parole. Je vais me mettre à l’étude jusqu’à ce qu’il vienne.